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Le Monde > N. Jaoul et C. Makaremi : "Les réfugiés de La Chapelle victimes d’une répression disproportionnée", 12 juin 2015

Le Monde > N. Jaoul et C. Makaremi :

Les réfugiés de La Chapelle victimes d’une répression disproportionnée

Le Monde.fr, 12 juin 2015 - mis à jour le 15 juin 2015

Nicolas Jaoul et Chowra Makaremi signent cette tribune au nom d’un collectif de résidents du XVIIIe arrondissement de Paris. La liste complète des signataires est disponible à cette adresse : solidariterefugies.tumblr.com

"Si nous nous étions habitués à croiser des réfugiés dormant sur les trottoirs, aujourd’hui, nous n’arrivons plus à tolérer cette situation. Qu’est-ce qui a changé ? Les réfugiés expulsés de la Chapelle, évacués de Saint-Bernard, qui dormaient devant la Halle Pajol depuis le 5 juin, ont été massivement arrêtés trois jours plus tard : plus de 40 d’entre eux ont été transférés en centre de rétention administrative. La rafle de la rue Pajol fut d’une violence inouïe, mais le plus choquant reste qu’on ait envoyé les CRS contre une centaine de réfugiés à la rue, qui sont dans une économie de survie totale et qui doivent comprendre où ils sont, quels sont leurs droits et comment fonctionne la demande d’asile." Lire la suite

"Et pourtant..."

 

Cette tribune ayant été modifiée par le journal sans l'accord des auteurs, ces derniers ont décidé d'en republier la version exacte sur Mediapart.

Texte complet de la tribune

Mediapart > I. Coutant dans l'émissionSi nous nous étions habitués à croiser des réfugiés dormant sur les trottoirs, aujourd’hui, nous n’arrivons plus à tolérer cette situation. Qu’est-ce qui a changé ?

Les réfugiés expulsés de la Chapelle, évacués de Saint-Bernard, qui dormaient devant la Halle Pajol depuis le 5 juin, ont été massivement arrêtés trois jours plus tard : plus de 40 d’entre eux ont été transférés en centre de rétention administrative. La rafle de la rue Pajol fut d’une violence inouïe, mais le plus choquant reste qu’on ait envoyé les CRS contre une centaine de réfugiés à la rue, qui sont dans une économie de survie totale et qui doivent comprendre où ils sont, quels sont leurs droits et comment fonctionne la demande d’asile.

Un asile insaisissable

Pourquoi la plupart n’ont-ils pas encore fait cette demande? D’une part, pour déposer une demande à la préfecture, il faut se faire domicilier par une association : celles-ci étant saturées, il leur faut attendre au moins un mois pour obtenir cette adresse. Il faut aussi qu’ils soient informés, or ils n’ont pas tous reçus d’aide juridique, loin s’en faut. D’autre part, la destination finale de certains n’était pas la France, mais la poursuite du voyage ne s’avère parfois plus possible à cause du manque de ressources, des accords européens d’asile, de la difficulté d’emprunter certaines routes comme celle de Calais pour l’Angleterre. Il faut pouvoir réévaluer sa trajectoire à la lumière de ce qui est faisable. Et pour faire ces choix déterminants, il faut sortir du manque de sommeil, de l’humiliation, du froid et de la faim. 

Certaines voix en France, conformes à l'esprit du règlement de Dublin, se disent choquées qu’on parle de « choix » d’un pays d’asile : les « vrais » réfugiés ne se donnent pas ce luxe ! Mais nous-mêmes, demain, irions-nous nous réfugier dans le premier pays dont on ne parle pas la langue, sans prendre en compte où est notre famille, où sont les réseaux par lesquels trouver du travail, emprunter de l’argent, ne pas être isolé ? Celui à qui on ne reconnaît pas la possibilité de faire des projets, de faire des choix, de déterminer sa stratégie, quel type d’homme est-il pour ceux dont les valeurs sont indexées sur la foi dans la trajectoire et le choix individuels. Ne pas leur reconnaître cette capacité, c’est les traiter comme des sous-hommes. Nous sommes bien déterminés à prouver que ce schéma de pensée n’a pas sa place chez nous.

Le lundi 8 juin, vers minuit, le jardin associatif du Bois Dormoy a ouvert ses portes pour deux nuits aux réfugiés ayant échappé aux arrestations. Ce bois minuscule ressemble à une petite jungle de Calais ou de Ceuta. Comme si les images associées désormais à ceux qui franchissent la mer étaient tellement puissantes qu’elles forcent la réalité à les reproduire inlassablement, même au cœur de Paris.

Un campement dans les bois n’est pas l’habitat « naturel » des hommes et des femmes qui sont la classe moyenne de leur pays, qui ont traversé le désert, la mer, les barbelés au fil d’un voyage de plusieurs années. Leur courage et leur résistance sont vraiment impressionnants. Il ne vient à l’esprit de personne de les regarder comme des victimes, la pitié se désagrège de honte sous leur regard. Pourquoi sont-ils partis ? Parce que la violence structurelle et la guerre. Parce qu’on partirait si on était eux, et parce qu’on part quand on veut, puisqu’on en a la liberté quant à nous.

Pourquoi tant de violence symbolique et physique contre une centaine de Soudanais et d’Érythréens ? D’ailleurs, les Érythréens obtiennent plus facilement l’asile en France, alors que les Soudanais presque jamais, comme l’indique le rapport de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Quelle est la différence dans la réalité des guerres qui justifie ces différences traitement ? Comment l’expliquer autrement que par la façon dont la gestion de l’asile est alignée sur la politique étrangère et les intérêts diplomatiques français ?

Brutalités policières

En attendant, cela les brise, et cela nous brise aussi comme citoyens : d’habiter ces rues et de voir de nos yeux combien tout cela est absurde, cruel, combien un règlement, certes pas idéal mais décent, serait à portée de main et reste pourtant hors de question pour les autorités, qui refusent dur comme fer de régler cette question autrement qu’en en faisant un problème de noirs qui salissent les rues qu’il faut nettoyer.

Le premier jour devant l’Église Saint-Bernard, nous avons apporté tout ce que nous avions en rabe : couvertures, matelas, etc. Puis le lendemain, après l’évacuation du square Saïd Bouziri, tout a été mis dans une benne à ordures et jeté. Les réfugiés ont dû dormir à même le sol : c’est à cette condition que la police a accepté leur présence sur le trottoir devant la halle Pajol. Cette même police a bloqué l’entrée des toilettes publiques dans les parcs. Puis évacué le campement, devenu sale, car il « troublait les riverains ». Ces hommes, ces femmes et ces enfants n’en sont pas à leurs premières difficultés ; ils continueront de tailler leur chemin. Mais après la rafle, le 8 juin, certains ont pris la parole publiquement pour dire leur indignation et demander d’être traités en humains à nouveau.

Le 11 au soir, les réfugiés et leurs soutiens ont occupé une caserne vide près de la Chapelle, pour faire entendre cette voix. Cent dix places d’hébergement – pour trois jours ! – furent débloquées après une parodie de négociation avec la médiation d’élus du front de gauche. Ce cache-misère imposé par la préfecture pour casser l’occupation n’est pas une solution. D’une part parce que tous ceux qui n’avaient pas pris part à l’occupation, par peur des brutalités policières ou parce qu’ils étaient en centre de rétention, n’ont pas été pris en compte.

Une lutte aux côtés des migrants

Devant la caserne vidée de ses occupants, 40 migrants qui auraient dû être pris en charge cherchaient un abri contre la pluie cette nuit – comme beaucoup d’autres dans les rues de Metz, Dunkerque ou Calais. D’autre part, cette lutte a montré la nécessité de lieux où les migrants pourraient avoir accès aux associations et à la solidarité des habitants pour les aider dans des cas pareils, dans un contexte d’indigence généralisée de l’aide sociale qui prouve que tout n’est pas à attendre d’une gestion administrative. La rencontre de ces hommes et ces femmes fut un moment fort de notre quartier. Il faut sortir de l’alternative entre la galère de la rue d’un côté, et de l’autre la froideur d’une gestion administrative qui catégorise de façon souvent arbitraire et qui relègue les migrants hors de nos rues, hors de nos villes, hors de nos vies.

Les deux tiers des réfugiés dans le monde sont accueillis dans des pays du Sud, et pendant ce temps, un gouvernement socialiste s’acharne par électoralisme sur une centaine d’entre eux pour « ne pas faire appel d’air ». Et l’on secoue gravement la tête en murmurant qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. On veut nous faire croire que ces mensonges, cette obscénité, sont la réalité dans laquelle on vit : c’est le monde, ce sont les règles du jeu.

Et pourtant, nous qui restons en lutte aux côtés des migrants, sommes déterminés à ne pas laisser ces logiques nous abîmer.

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