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Libération > A. Esquerre et L. Boltanski : "Trouble dans la démocratie", 2 juillet 2015

Libération > A. Esquerre et L. Boltanski :

Trouble dans la démocratie

Tribune d'Arnaud Esquerre, sociologue, et Luc Boltanski, sociologue

2 juillet 2015

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TRIBUNE

L’annonce d’un référendum en Grèce a suscité une indignation quasi unanime des dirigeants européens. Est-il si choquant que des citoyens soient consultés sur une question éminemment politique qui les concerne directement?

L’annonce par le Premier ministre Tsípras de l’organisation d’un référendum a suscité, en France et en Europe, des réactions indignées de la part de dirigeants, qu’ils appartiennent au monde politique, économique ou médiatique. Cette annonce, intervenue après des mois de vaines négociations, a été la réponse du gouvernement grec à un rapport de force politique qui, au niveau des instances européennes, n’a cessé de pénaliser non seulement les Grecs, en tant que citoyens, mais aussi en tant que membres de l’Union européenne. Qu’est-ce qui semble motiver cette indignation presque unanime ? Le fait que les citoyens soient consultés sur une question qui concerne leur vie quotidienne et, plus profondément, les rapports d’égalité dans l’ensemble politique auquel ils appartiennent. La vraie question est celle de savoir si les fameuses réformes supposées renflouer les finances de l’État - réformes qui sont la pierre d’achoppement des négociations - doivent conduire les plus pauvres à devenir encore plus pauvres ou, à l’inverse, doivent être surtout orientées vers des mesures susceptibles de modifier une situation qui a permis jusqu’ici aux plus riches d’échapper largement à l’impôt. C’est dire que le référendum et l’indignation qu’il suscite révèlent et ouvrent une crise profonde, qui, sous des dehors économiques, est aussi, indissociablement, une crise politique qui a pour enjeu la conception même de la démocratie. Plus précisément, ce trouble dans la démocratie concerne la légitimité d’une partition radicale entre processus économiques et décisions politiques.

Dans la conception que les institutions européennes ont de la démocratie, le suffrage populaire doit concerner uniquement le choix des dirigeants, assimilés à une élite seule capable de porter un jugement sur les problèmes de l’État, particulièrement quand ces derniers semblent concerner un domaine particulier qui serait «l’économie». Mais, si ces dirigeants consultent, à leur tour, les citoyens sur des choix politiques fondamentaux, qui sont aussi des choix de société, ils sont alors confrontés à l’accusation de «populisme». Ce qui est surtout reproché à Tsípras, ce n’est pas tant d’avoir un «discours populiste», c’est de vouloir mettre en acte un certain nombre de mesures - comme une taxation plus forte des riches ou des revenus financiers des banques - et de souhaiter donner à ces actes une légitimité démocratique. L’accusation de «populisme» vise à disqualifier l’orientation politique des dirigeants grecs en la présentant comme antidémocratique. Mais cette réaction révèle peut-être surtout la force des réflexes antidémocratiques qui animent les élites dirigeantes des démocraties occidentales et qui se manifestent chaque fois que semble mis en péril le caractère exclusif de leur pouvoir de décision.

Le populisme se trahirait par le fait que l’extrême droite ait, en Grèce, soutenu l’annonce d’un référendum. La victoire d’un non ferait craindre, en France, que cela bénéficierait à l’extrême droite. En somme, ce qui est stupéfiant est qu’il ne se trouve personne, dans les partis traditionnels, supposés diriger des États démocratiques pour être des défenseurs d’un processus démocratique. La meilleure réponse à apporter à la crainte que l’organisation d’un référendum bénéficie à l’extrême droite serait que la gauche apparaisse comme défendant un tel processus. La gauche a-t-elle à ce point peur du suffrage qu’elle n’ose consulter les citoyens que lorsqu’elle y est bien obligée, c’est-à-dire lors des élections de nouveaux représentants ? Les choses seraient probablement plus simples si les élections étaient supprimées, et l’exemple du passage du secrétaire d’État aux Affaires européennes, d’un président de droite au poste de secrétaire général, d’un président se réclamant de la gauche, garantissant une certaine continuité de la position française vis-à-vis de la Grèce malgré l’alternance politique, pourrait s’étendre et résorber la classe politique dans une classe d’experts.

Il faut, comme l’a déclaré Pablo Iglesias, du mouvement Podemos, «être du côté de l’Europe et de la Grèce». Mais, devant la réaction horrifiée de la Commission européenne et de principaux dirigeants européens, on comprend qu’être du côté d’une Europe démocratique, c’est ne pas être du côté des institutions européennes telles qu’elles fonctionnent. Car dans les réactions des «élites», qui gravitent autour de Bruxelles, il y a quelque chose des aristocrates horrifiés des monarchies européennes à l’annonce de la Révolution française. Voter la fin des privilèges avait certainement, de leur point de vue, quelque chose d’irresponsable. Sans parler de l’abolition du «droit divin» qui fondait le pouvoir du souverain, un peu à la façon dont, aujourd’hui, l’économie dite néolibérale - ou plus généralement l’économie orthodoxe - fonde les décisions politiques, et parfois les plus absurdes ou les plus cruelles d’entre elles, en leur donnant tous les dehors de la nécessité, comme pour les ancrer dans l’ordre des choses dans ce qu’il a de naturel.

La réaction terrifiée des dirigeants européens est triste et inquiétante parce qu’elle dévoile à quel point non seulement, les institutions européennes ne sont pas démocratiques dans leur fonctionnement, mais à quel point elles ne souhaitent pas l’être et encore moins le devenir. Comment en est-on arrivé à une telle situation où être démocrate, c’est être contre les institutions européennes et, du même coup, paraître être contre l’Europe ? Où ce à quoi se résume un État démocratique, c’est choisir entre des experts dans un panel restreint, experts qui se distinguent par leurs discours avant les élections, mais qui, une fois élus, agissent, plus ou moins, de la même manière, avec pour unique référence la «nécessité» ? S’il y a des irresponsables, c’est probablement ceux qui ont perdu le sens de la responsabilité démocratique.

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