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Libération, le 4 novembre 2016

Brûler son abri, un rituel des migrants

Libération, 4 novembre 2016

par Nicolas Jaoul

 

 «On peut le regretter mais ça fait partie des traditions de la population migrante de détruire leur habitat avant de partir. Ça veut dire aussi que vraiment ils ont compris que le camp de Calais c’était fini.»Rien à signaler donc, car c’est le folklore du lieu et de ses habitants : c’est en substance le message que tente de faire passer Fabienne Buccio, préfète du Pas-de-Calais, sur BFM TV le 25 octobre, le deuxième soir de l’expulsion en cours.

Histoire de dédramatiser ?

Invoquer une pseudo-tradition des migrants lui permet de dédramatiser ces incendies, qui font désordre au moment où elle déclare aux journalistes que tout s’est passé sans incident. Elle précise d’ailleurs qu’elle connaît bien cette «population» et que comme le lui ont dit les chefs de communauté, «c’est une tradition bien ancrée chez nous. Quand on s’en va, on nettoie, on nettoie en mettant le feu». D’ailleurs, «ça a été parfaitement maîtrisé», et pour preuve : les pompiers étaient là, en anticipation du rituel !

Une préfète experte en coutumes de migrants, voilà qui interpelle l'anthropologue. Il ne peut s’empêcher de penser au phénomène mis au jour par les historiens Hobsbawm et Ranger : l’invention de la tradition par les Etats européens modernes, notamment à l’occasion de grandes mises en scènes publiques de légitimisation du pouvoir dans les colonies.

Un signe de contestation ?

Aux journalistes qui lui demandent si ces flammes ne seraient pas un signe de contestation par des «récalcitrants» dont le projet migratoire a été contrarié, la préfète rétorque que si certains refusent d’être «mis à l’abri», c’est parce qu’«ils sont entre les mains des passeurs, ils sont entre les mains d’associations qui n’ont pas les mêmes intérêts que les migrants. Et ils nous le disent eux-mêmes les migrants, on dit ça parce qu’on nous dit de le dire !»

Officiellement, un migrant qui exprime un désaccord ou résiste aux autorités est donc un migrant manipulé, soit par une organisation mafieuse («les passeurs») soit par des activistes politiques. On notera au passage la criminalisation du militantisme et de la solidarité qui consiste à mettre les activistes solidaires – diabolisés grâce à l’étiquetage «No Border» (que B. Cazeneuve qualifie officiellement sur le site du ministère de l’Intérieur de«cyniques qui instrumentalisent la misère d’hommes et de femmes désespérés») – dans le même sac que «les passeurs» (une catégorie fourre-tout qui sert parfois aussi à criminaliser la solidarité).

Pourtant, en mettant en scène cette gigantesque opération face à près de huit cents journalistes du monde entier, le gouvernement n’instrumentalise-t-il pas lui-même cette situation dramatique ? Et ce à une échelle et avec des moyens sans commune mesure avec la poignée d’activistes qu’ils dénoncent. Et avec à la clé des profits escomptés, qu’ils soient médiatiques, électoraux ou de carrière professionnelle.

Le grand «démantèlement»

Le grand spectacle du soi-disant «démantèlement», un mot plein de sous-entendus hostiles comme l’a remarqué mon collègue Eric Fassin, permet en outre à des dirigeants en panne de légitimité de revendiquer des «valeurs», voire des «combats». Ainsi, la «mise à l’abri» servirait non seulement à protéger les migrants mais aussi à les libérer d’emprises néfastes. L’expulsion spectaculaire devient donc l’occasion de réactiver un imaginaire de la République émancipatrice, dans une situation qui s’y prête assez mal.

Pascal Brice, directeur de l’OFPRA [Office français de protection des réfugiés et apatrides, ndlr], prête également sa voix à cette mise en scène officielle du spectacle «d’humanité et de fermeté» offert à Calais par sa tutelle, le ministère de l’Intérieur. Il affirme ainsi sur Europe 1, que «cette grande mission de protection qui vise à mettre un terme à ce bidonville est un beau moment pour notre pays».

Et pourtant, loin d’être traités comme des sujets de droit capables d’étudier une proposition ou de faire un choix, les migrants sont traités par le dispositif déployé à Calais – dont les avocats ont été exclus – comme de simples corps contraints de monter dans les bus de l’Etat vers des destinations inconnues – des localités qui se sont parfois déclarées hostiles à leur venue. Mais la menace a été clairement formulée : les «récalcitrants» seront considérés hors-la-loi. Ceux qui resteront à Calais pourront donc être interpellés, placés en centre de rétention et expulsés.

Lorsque le pouvoir traite ainsi de manière expéditive des milliers de personnes en détresse et saisit l’occasion d'en faire un grand spectacle médiatique, il n’est donc pas anodin que certains utilisent le seul moyen à leur disposition, le feu, pour créer un contre-spectacle.

Ces flammes ne peuvent donc pas être réduites à d’obscurs rituels «primitifs» dont on pourrait neutraliser la portée politique en les réduisant à du folklore. Face à un Etat-bulldozer qui en vient à criminaliser le fait d’affirmer un choix de destination, on peut aussi bien y lire une ultime revendication de contrôle de son destin et un refus de l’humiliation, quitte à détruire soi-même le peu qu’on avait pour empêcher les pelleteuses mécaniques de le faire.

Un état «droit dans ses bottes»

Comme nous le rappelle la Coalition internationale des sans-papiers et des migrants (CISPM) qui a exigé des excuses, si certaines traditions se sont exprimées à l’occasion de cette expulsion, ce sont plutôt des «traditions réactionnaires, sinistres et nocives dénoncées et combattues par la CISPM qui appelle à leur extinction en France comme partout en Europe».

Il est inacceptable que l'anthropologie se retrouve ainsi caricaturée par opportunisme politique, d'une manière qui rabaisse les migrants et qui se moque de leur colère face à une France qui les maltraite. La pseudo tradition des migrants, inventée trivialement par Madame la préfète pour se donner une contenance, en révèle donc une autre, historiquement avérée : celle d’un autoritarisme républicain «droit dans ses bottes», aux présupposés racistes. Avec les migrants – et pour nous tous, refusons-le !

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