Sur l'agenda | Dans les médias

La Libre Belgique > Entretien avec Didier Fassin - 23 avril 2017

Autour de son ouvrage "Punir. Une passion contemporaine" Seuil 2017

Didier Fassin: "On n'enferme pas plus parce qu'il y aurait plus de criminels, mais parce que nos sociétés sont plus intolérantes"

 

Entretien avec Baptiste Erpicum

"Un anthropologue à l’honneur. Didier Fassin est le premier anthropologue ou sociologue qui a été convié à donner les conférences "Tanner" à l’université de Californie, à Berkeley, en avril 2016. Auparavant, c’étaient presque toujours des philosophes qui étaient invités, et parfois des juristes.

Un livre issu de conférences. Le livre "Punir. Une passion contemporaine" est issu de ces conférences "Tanner". "C’était pour moi l’occasion de donner un cadre théorique plus général à une série d’enquêtes de terrain que j’avais réalisées sur la police, la justice et la prison, et donc de m’intéresser au châtiment", explique Didier Fassin. Entretien.

Vous avez mené des enquêtes de terrain sur la police, la justice et la prison, avant d’interroger la notion de châtiment. Quels constats dressez-vous aujourd’hui ?

Depuis quatre décennies, on observe dans presque tous les pays occidentaux un accroissement impressionnant de la population carcérale : à titre d’exemples, une multiplication par deux en France et même par huit aux Etats-Unis. La Belgique n’échappe pas à cette tendance avec un doublement en 40 ans. Or, cette inflation carcérale est sans lien avec l’évolution de la criminalité. On n’enferme pas plus parce qu’il y aurait plus de criminels. Ce qui a changé, c’est que nos sociétés sont devenues plus intolérantes et plus sévères, encouragées en cela par le populisme pénal de leurs dirigeants. On a criminalisé des faits qui relevaient auparavant de contraventions et qui sont désormais punis d’emprisonnement. On a alourdi les sanctions en mettant en place des procédures expéditives de jugement, en établissant des peines plancher pour les récidivistes, en allongeant les durées des séjours en prison. A cela s’ajoute un nombre croissant de personnes qui font l’objet de surveillance électronique, de mesures probatoires, de suivi en milieu ouvert. Ce sont au total 250 000 personnes en France et 5 millions aux Etats-Unis qui sont ainsi sous main de justice. Jamais, en temps de paix, on a tant puni.

La population carcérale ne représente-t-elle donc pas toujours la population criminelle et délinquante ?

La démographie pénale est le reflet à la fois de ce que nous considérons comme infractions et de la manière dont nous les punissons. En France, au cours des années 2000, les condamnations pour usage de cannabis ont été multipliées par trois tandis que les condamnations pour délinquance économique ont diminué d’un cinquième. Est-ce lié à une évolution correspondante de ces pratiques ? Nullement. La consommation de drogues est demeurée stable, mais on l’a réprimée plus lourdement. Les délits d’escroquerie, d’évasion fiscale, d’abus de biens sociaux, de détournement de fonds, de trafic d’influence ont augmenté, mais on les traite de plus en plus par la négociation. On sélectionne donc les infractions punissables. Mais il y a plus. On détermine aussi quelles sont les populations punissables. S’agissant de la consommation de cannabis, les policiers vont dans les quartiers populaires contrôler et fouiller les jeunes, mais ne le font pas à la porte des lycées et des universités, alors que les études épidémiologiques montrent que cette pratique est également répartie dans la société. Ils ciblent ainsi les catégories qu’ils veulent voir sanctionner. Et il ne faut pas oublier aussi qu’aujourd’hui, les prisons sont pleines de personnes en attente de jugement, et donc présumées innocentes : ces prévenus, pour l’essentiel de milieu modeste et d’origine immigrée, représentent près du tiers des détenus en France.

Dans la rubrique "Débats" de notre journal, certaines voix s’élèvent régulièrement pour dénoncer qu’en matière de criminalité (et surtout de terrorisme), vouloir comprendre, c’est déjà excuser. Ne pourrait-on pas dire que vous cherchez des "excuses sociologiques" aux criminels ?

(...)

Justement, face à la transgression des normes, existe-t-il des alternatives ? Comme dirait le bon sens populaire, on ne peut tout de même pas laisser les délinquants et les criminels courir dans les rues…

Certes, mais il faut partir d’une question simple : à quoi sert la prison ? Veut-on se contenter de punir pour faire souffrir des individus en les privant de liberté ? Ou bien la peine doit-elle avant tout permettre de mieux protéger la société ? Il se trouve que ces deux logiques sont souvent contradictoires : plus de sévérité, c’est moins de sécurité. La chose est facile à comprendre. Lorsqu’on élargit le cercle des délits punissables d’emprisonnement, on sanctionne des infractions de moins en moins graves. Ces individus qui sont emprisonnés pour des peines courtes perdent souvent leur emploi. Leur vie familiale se trouve bouleversée. En prison, ils n’ont aucune activité sinon la sortie en promenade deux heures par jour qui les met en contact avec des milieux délinquants. Lorsqu’ils sortent, ils sont désocialisés et précarisés, en grande difficulté pour retrouver un emploi. Les risques de rechute sont élevés. Les études montrent que les récidives sont plus fréquentes. Il y a donc un choix que nous devons faire : le châtiment doit-il servir à mieux nous protéger ? Dans ce cas, les programmes de travaux d’intérêt général, d’accompagnement social, d’insertion professionnelle sont bien plus efficaces dans la majorité des cas pour ces faits mineurs. Une telle politique réduirait considérablement notre population carcérale et, de surcroît, serait économique, car la prison coûte très cher. Elle n’est pas utopique. L’Allemagne et les Pays-Bas s’y sont engagés récemment. Les pays scandinaves l’ont fait depuis longtemps.

Mais chez nous (aussi bien en Belgique qu’en France), pourquoi les responsables politiques, de l’extrême droite à la gauche, continuent-ils de cultiver l’idée que plus on punit, mieux la société se portera ?"

(...)

L'accès à l'intégralité de l'article est réservé aux abonné.e.s : http://www.lalibre.be/debats/opinions/didier-fassin-on-n-enferme-pas-plus-parce-qu-il-y-aurait-plus-de-criminels-mais-parce-que-nos-societes-sont-plus-intolerantes-58fa2550cd70812a65910bb9

A consulter :

EHESS
CNRS
Paris 13
INSERM

flux rss  EHESS

Cinémas d’insurrection

Colloque - Mercredi 22 février 2017 - 18:00Ce colloque est l’aboutissement d’un premier travail de recherche et de rencontre conduit avec des cinéastes et militants filmant de manière atypique les situations de conflits et post-conflits depuis plusieurs années ou décennies. L’objectif de ce colloque est donc de confronter les pratiques et les engagements d’artistes et de chercheurs enquêtant sur diverses situations de mobilisations ou de résistances armées, et sur la mémoire et l’amnésie constitutive de l’expérience historique des situations de post-conflits. Ces pratiques filmiques peuvent aussi inspirer les sciences sociales par leurs positions et leurs observations au plus proche des expériences de leurs interlocuteurs. En plaçant les travaux de ces cinéastes au centre des interventions, ce colloque entend aussi réinterroger les modes de savoir et les constructions de sens produits par l’image.Avec la participation des cinéastes Édouard Beau, Stéphane Breton, John Gianvito, Clarisse Hahn, Florent Marcie et du Collectif de vidéastes ukrainiens BABYLON’ 13.(...)

Lire la suite

Little go girls d'Éliane De Latour

Projection-débat - Mardi 17 janvier 2017 - 18:00La projection sera suivie d'un débat en présence de la réalisatrice Éliane de Latour, cinéaste et anthropologue, directrice de recherches à l’Iris, avec Thomas Sotinel, critique cinéma au journal Le Monde et Eric Fassin, sociologue, professeur à Paris VIII. A Abidjan, les go de nuit empruntent un chemin chaotique entre délinquance et rapports tarifés dans les ghettos d'Abidjan, pour fuir les violences familiales. Très jeunes, analphabètes, largement musulmanes, elles sont prêtes à affronter le déshonneur et la mort pour un peu d'autonomie dont elles ont été privées dès le plus jeune âge. Entre le réveil et le tapin, le temps façonné par l’attente, les rêves, l’incertitude, laisse emerger une intimité presque silencieuse. Quelques unes tentent de renverser soudain leur mode d'existence pour tenter de gagner un peu de dignité à travers un nouveau projet de vie, la Casa des go. Les tensions sont telles qu’elles finissent par embaucher deux petites bonnes qu’elles rémunèrent 0,50€ par jour. Alors que les go commencent à sortir la tête du darkness, elles passent le relais de la servitude à des fillettes privées d’école comme elles au même âge. Sans doute suivront-elles le même chemin ? Le cercle se referme. Qui en sortira vraiment ?Voir la bande annonce du filmSéance organisée dans le cadre du Cycle "L'EHESS fait son ciné" proposé par la Direction de l’image et de l’audiovisuel (...)

Lire la suite

Origines et conditions d’apparition de la vie

Colloque - Mardi 11 octobre 2016 - 09:00La question des conditions d’apparition de la vie ou de la présence de la vie dans l’univers, longtemps considérée comme appartenant au domaine spéculatif, est en train de devenir un champ de recherche actif.Ce questionnement implique les sciences « dures » telle que l’astronomie et l’astrophysique – avec la découverte de planètes extrasolaires et l’exploration du Système Solaire par l’entremise de sondes spatiales, jusqu’à la chimie, la biologie et l’écologie – avec les derniers développements dans le monde prébiotique, l’émergence de la matière vivante et des systèmes écologiques et les étapes fondamentales de l’évolution. Ces questions impliquent tout autant les sciences humaines, comme l’histoire des sciences -avec l’histoire du questionnement des origines de la vie ou l’évolution des relations entre instrumentation scientifique et définition de la vie ; jusqu’à l’anthropologie – avec les variations culturelles de la perception et de la conception de la vie. Elles incitent, par ailleurs, à déporter le regard de la seule reconstitution des premières étapes de la vie pour considérer comme objectif la construction d’êtres « vivants » artificiels. Recréer la vie devrait en effet permettre de clarifier des questions telles que la façon dont la vie peut démarrer en tant que processus global, la probabilité de sa présence, la diversité qu’elle pourrait présenter dans d’autres mondes et, en dernier lieu, « ce qu’est » la vie.Plusieurs actions d’envergure focalisées sur ces questions ont ainsi récemment émergé dans les grandes universités internationales ou dans des fondations privées (Origins of life initiative à Harvard, Origins of Life Initiative à Munich, Earth-life Institute au Tokyo Institute of Technology, l’initiative de la Simons Foundation). Riche de l’activité de ses équipes en ce domaine ainsi que de la cartographie des savoirs susceptibles de l’étoffer, Paris Sciences et Lettres Research University a aussi souhaité aborder ces questions grâce à la mise en place récente d’un IRIS intitulé Origines et Conditions d’Apparition de la Vie.Le colloque de lancement sera l’occasion de confronter les perspectives adoptées par les grands centres mondiaux de recherche et de formation ainsi que d’en apprécier les motivations. Il montrera aussi que Paris, et de façon spécifique PSL Research University, dispose de tous les atouts pour aborder ce challenge scientifique. Inscription gratuite mais obligatoire par email à : appels-ocav@listes.univ-psl.fr(...)

Lire la suite

Plus d'actualités

EHESS
54 bd Raspail 75006 Paris
Tél : 33 (0)1 49 54 25 05 - Fax : 33 0(1) 49 54 24 28
iris@ehess.fr
Accès

UNIVERSITE PARIS 13
UFR SMBH 74 rue Marcel Cachin, 93017 Bobigny cedex
Tél : 33 (0)1 48 38 77 75 - Fax : 33 (0)1 48 38 88 62
iris@univ-paris13.fr
Accès

 


 

Liens rapides

Archives ouvertes de l'Iris

Carnets de recherche

Twitter Iris