Thèse de Viviane ALBENGA

Lecteurs, lectures et trajectoires de genre

Cette thèse vise à explorer les relations entre les pratiques de lecture, le genre et la classe : en construisant, par un maillage théorico-empirique, ce que peuvent être un habitus de genre et une trajectoire de genre, on s’approprie à nouveaux frais la théorie bourdieusienne. La réalisation d’une AFC sur des emprunts de livres en bibliothèque a permis de croiser ensemble le sexe et la CSP avec les genres de lectures, croisement inédit qui renseigne sur les effets de genre en matière de livres lus. Après des entretiens aléatoires en bibliothèque et en librairie, l’enquête ethnographique effectuée dans l’agglomération lyonnaise s’est fondée sur l’observation d’un panel de cercles de lecture relativement diversifiés quant à l’âge des participant-e-s, et aux modalités de lecture. En revanche, la participation majoritaire des femmes demeure une constante des cercles étudiés, de même que la sur-représentation des classes moyennes. Une quarantaine d’entretiens semi-directifs ont ainsi été réalisés.

En choisissant, après les premiers entretiens, d’étudier empiriquement des lecteurs et lectrices ayant développé un habitus de lecteur au cours de leur socialisation, on a privilégié l’appréhension des effets de la lecture lorsque celle-ci opère comme un support de soi particulièrement agissant, en postulant que le genre pouvait être réagencé, voire pouvait être subverti par la lecture. La "bonne volonté culturelle" est plus spécifiquement dévolue aux femmes des classes moyennes, dont le rôle consiste, par l’entretien du capital culturel de leur famille, à mettre en œuvre un style de vie visant à consacrer une appartenance de classe supérieure à celle objectivement définie par la profession et le capital économique. Toutefois, il est plus que réducteur de considérer les femmes comme porteuses d’un capital culturel destiné uniquement à renforcer le capital de leur conjoint et de leur famille. Le plus souvent, outre leur contribution à l’appartenance de classe de leur famille, elles réalisent leur propre trajectoire socioprofessionnelle. Les données de terrain montrent que les professions qu’elles exercent exigent et renforcent la prédominance du capital culturel sur le capital économique. Mais c’est également vrai, dans une moindre mesure certes, pour les lecteurs que nous avons rencontrés. Les professions qui composent les classes moyennes sont, en effet, féminisées et privilégient le capital culturel, mais on ne peut pas en déduire pour autant que le capital culturel, et en l’occurrence la lecture, demeurerait un capital de genre féminin. L’habitus de lecteur ne peut être qualifié ni de féminin, ni de masculin, dans la mesure où il contredit les injonctions de genre quelles qu’elles soient : ni les hommes ni les femmes ne sont supposés s’adonner intensivement à la lecture, mais les marges de tolérance accordées à cette pratique demeurent plus extensives pour les femmes. Lorsque ces dernières deviennent lectrices, s’ouvre à elles la possibilité de se constituer un soi, voire même, une conscience de leur genre.

En effet, l’habitus de lecteur développe, en guise de raison pratique, un souci de soi et des autres, tel que Michel Foucault l’avait mis en évidence. Ce souci de soi se différencie de l’individualisme car il est fondé sur la relation aux autres : les autres, personnages ou auteurs, que l’on ne peut rencontrer que par la lecture ; et les autres lecteurs, qui constituent un groupe de pairs par leur capital culturel similaire. Les convergences entre le souci de soi foucaldien et l’éthique du care formalisée par des théoriciennes féministes permettent de mettre au jour l’idéal politique anti-individualiste sous-jacent à ce souci de soi par la lecture. Mais la bonne volonté culturelle l’emporte et empêche la politisation des pratiques de lecture, en donnant le primat à la constitution d’un capital symbolique distinctif.

En effet, entre les lecteurs se dessine également un enjeu pour détenir la légitimité littéraire, au sein duquel le genre opère comme catégorie distinctive. En premier lieu, il consacre la suprématie des auteurs sur les auteures. On a qualifié cette hiérarchie de "masculinisme" littéraire car la suprématie du masculin sur le féminin est sous-tendue par un discours universaliste qui tout en occultant le genre, en fait implicitement une catégorie de hiérarchisation supplémentaire qui se cumule à la classe pour établir la distinction. Ce processus est battu en brèche par l’émergence historiquement récente d’auteures qui revendiquent la possibilité d’écrire sans être assignées à leur appartenance sexuée. Ainsi, qu’il s’agisse des auteures ou des lectrices, le genre féminin au prisme duquel elles sont perçues n’est pas systématiquement un "capital symbolique négatif". Tout dépend de la pondération apportée par d’autres capitaux symboliques, car le capital spécifiquement littéraire qu’elles détiennent n’est pas suffisant à lui seul. Quant aux nouvelles formes de légitimité culturelle, elles reconduisent des clivages de classe et de genre : la figure de la mobilité sous-jacente à ces nouvelles formes de distinction suppose, et entérine, des appartenances de classe ou de genre dominantes. Mais la mobilité par la lecture peut également être observée par les modes d’appropriations des œuvres que sont l’évasion et l’identification, et c’est en ce sens que le "braconnage" par la lecture garde de sa potentialité transgressive. L’étude des lectures d’évasion remet en question leur supposé caractère illégitime, populaire et féminin. Certes, ces lectures se substituent à des déplacements et voyages réels, mais elles les préparent et les prolongent également. Plus nettement sexuées, les identifications à des figures littéraires opposent l’admiration des lecteurs à l’égard de héros masculins voire virils, à l’empathie et à la catharsis que mettent en œuvre les lectrices à l’égard d’héroïnes qui ne constituent pas des modèles édifiants du féminin ou du féminisme, mais opèrent des transgressions de genre. À partir de ces identifications, on pourrait déduire que les hommes utilisent la lecture comme un performatif de genre réaffirmant leur virilité tandis que les femmes repoussent les limites inhérentes à un genre féminin figé. Pour autant, il n’est pas possible d’affirmer que les hommes construisent une identité narrative résolument masculiniste, et encore moins que les femmes livrent une narration féministe d’elles-mêmes, même lorsqu’elles témoignent d’une identification admirative à des auteures féministes et/ou homosexuelles : en effet, elles ne sont pas les seules à s’approprier ces auteures, ni à valoriser la conscience du genre dont témoigne leurs écrits.

Au-delà de ces identifications, le récit de soi des enquêtés donne sens au processus de vieillissement social dans lequel ils sont diversement engagés, et révèle des trajectoires de genre accomplissant des subversions relatives. La trajectoire de genre désigne une trajectoire "en pointillé", franchissant différents seuils de rupture vers la subversion du genre. Elle est tracée par l’habitus de lecteur mais n’est actualisée qu’imparfaitement par les enquêtés. Plus l’on s’approche de la subversion majeure que représente le passage à la création littéraire, plus le genre apparaît comme un seuil de clivage entre lecteurs et lectrices. Les autres modes de subversion sont sous-tendus par l’enjeu de constitution d’un capital symbolique : qu’il s’agisse d’élargir les possibles professionnels, amicaux ou matrimoniaux, de convertir le souci de soi et des autres en capital professionnel, ou encore de renouer avec des possibles abandonnés au cours de la trajectoire socio biographique, la subversion du genre est toujours subsumée par la création d’un capital symbolique propre. Cette subversion pourrait être accomplie à l’aide d’un travail spécifiquement politique qui n’est pas absent de la socialisation des enquêtés, mais celui-ci n’est jamais véritablement utilisé comme cadre d’analyse des œuvres. Mobiliser un tel cadre permettrait de déployer la dimension politique de l’éthique du care pratiquée dans les cercles de lecture, alors que celle-ci demeure, dans le cas présent, déconnectée de toute conscience des rapports sociaux de domination.

  • Thèse de sociologie sous la direction de Rose-Marie Lagrave, EHESS

  • Date de soutenance : 10 juin 2009

EHESS
CNRS
Paris 13
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