Thèse de Yann BELDAME

Sans papiers, sans destin. Essai d'ethnographie critique dans l'Espagne de l'immigration

Dans cette thèse, j'ai décrit les conditions matérielles d'existence de deux "sud-américains" "sans papiers" vivant en Espagne. Ce travail est issu d'une enquête ethnographique qui se déroula pour l’essentiel à Barcelone, entre le mois de février 2004 et le mois de mars 2005, puis secondairement à Caravaca de la Cruz, une bourgade de la région de Murcia, durant les mois de janvier et d'avril 2005.

L'enquête prit d'emblée la forme d’une relation personnelle avec les enquêtés, en particulier avec Manuel, un jeune paraguayen de 21 ans rencontré en sous-louant une chambre dans un appartement. Grâce à lui, j'intégrai quelques semaines plus tard l’entreprise "illégale" du bâtiment où il travaillait. Cette expérience en tant que "manœuvre" me permit de décrire jour après jour ce que pouvait être le travail immigré de maçon et plus singulièrement celui de maçon "sans-papiers". À travers la figure du chef, "Raoul", mais aussi par la rencontre d'autres ouvriers en situation "irrégulière" comme "Luis", un péruvien de 53 ans, je pus me situer au plus près des logiques d’exploitation inhérentes à ces types d’emplois illégaux (insécurité et pénibilité du travail, journées à rallonge, heures supplémentaires non rémunérées, retards de salaires) ; j'assistai alors à la fois aux différentes formes d’acceptation mais aussi de réactions que ces conditions de vie suscitent. Ce rapport de proximité, que j'établis progressivement auprès d'eux et qui s'étala sur une année, me conduisit à partager leurs préoccupations et attitudes quotidiennes, tous les effets "vécus" de leur illégalité : abattement, colère, soucis, espoirs, rêves, sentiment de solitude, ascétisme, versatilité, autant "d’états d’âmes", "d’épanchements de l’esprit" ou de "caractères" qui n’eurent plus rien de "psychologiques" ou d'"intérieurs" dès lors que je les enregistrai dans leur "contexte" d'expression, au sein des rapports sociaux où ils prenaient sens.

Par la suite, le départ de Barcelone des deux personnages "principaux" de l’enquête (Luis et Manuel) me contraignit à éprouver les limites spatio-temporelles du "terrain" ethnographique. Car au lieu de m’imposer une unité de temps et d'espace en demeurant dans la capitale catalane, je choisis, à l’inverse, de suivre Manuel dans ses pérégrinations "forcées" qui le menèrent dans le sud de l’Espagne jusqu’à Caravaca de la Cruz, puisque ce fut dans cette petite ville rurale de 20 000 habitants que progressivement il s'"établit". Je décidai de retracer chronologiquement son implantation, depuis les difficultés du début, liées à la précarité des travaux de récolte dans les champs, en passant par la rencontre amoureuse de "Léni" ou son recrutement "régulier" dans une usine de chaussures, pour aboutir enfin aux "doutes" inédits que cette nouvelle vie lui imposa.

Au cours de cette ethnographie "au ras du sol", je ne cessai de viser la compréhension de ce que réalisèrent "ici et maintenant" les enquêtés, c'est-à-dire l’accès à une "réalité vécue" dans son historicité, sans en rechercher le sens "hors du temps", mais plutôt dans ce qui se joua "sous mes yeux" au moment où j’y participai. La prise en compte du caractère fondamentalement historique de l'anthropologie me conduisit à me questionner au sujet de l'écriture de cette discipline. Il me parut en effet inévitable d'interroger les formes scripturales usitées au sein de cette "science sociale" pour en venir à un type de texte mieux à même de décrire ce qui advenait. Le récit sous forme de chronique que j'ai expérimenté dans cette thèse me sembla constituer la forme la plus adéquate pour un tel projet. Mais l'abandon du style "objectiviste", habituellement de mise en anthropologie, supposa de ma part un effort littéraire singulier qu'il me fallut bien délimiter et préciser.

La chronique, me permit de capter les réajustements des actions entreprises par Luis et Manuel. Elle ne fut donc pas seulement un moyen de donner plus de chair et d'émotions à la description, elle me servit aussi à démontrer comment les expériences de Luis, Manuel ou Raoul se sont inscrites dans une histoire, dans un processus, et elle donna accès à une structuration des rapports sociaux dans le temps. Ainsi, ce récit de situations fut un excellent moyen de considérer la part de "bricolage" et "d'invention" des acteurs vis à vis du quotidien. Je montrai que ces réélaborations de leur présent se firent toujours au gré d'événements qui ne furent jamais totalement prévisibles. Dans une écriture sous forme de chronique, la trajectoire est refondue dans et par les contraintes du quotidien. Les actions décrites échappent ainsi à une simple logique de reconduction des positions sociales ; elles ont leur raison propre, leur temps propre que seule la chronique peut restituer. Cette dernière permet de réintroduire l'intentionnalité au sein de la sociologie et de l'anthropologie, elle rend compte de logiques qui ne sont pas cachées mais manquées par la théorie qui s'emploie à séparer absolument l'apparent et le réel.

Enfin, je manifestai au moment de l’écriture le souci constant de réfléchir à la place que j’occupais parmi les personnes avec lesquelles je m'entretenais, considérant que mes interlocuteurs et moi étions en train de partager le "même temps" et que la reconnaissance de cette "co-temporalité" supposait la restitution des moments de vie et de dialogues que nous avions partagés au cours de l’enquête ; je fis en sorte que ces passages ne soient pas destinés à mettre au centre du récit le personnage héroïque et subséquemment narcissique du chercheur mais plutôt à prévenir le discours "allochronique" très bien identifié par Johannes Fabian dans Le temps et les autres et qui conduit, aujourd’hui encore, beaucoup trop d’anthropologues à dresser des tableaux de mondes irréels.

Ce fut d’ailleurs à l’occasion de ces moments de vie que nous vécûmes "ensemble" que purent être décrites les conditions matérielles d’enquête mais aussi d’écriture de l’ethnographe "précaire" que je fus, doctorant "non boursier" dont les problématiques de vie étaient pour ainsi dire "voisines" de celles des deux immigrés que je rencontrai. Ma thèse livre ainsi toute une série d'informations sur ce que peut constituer, de nos jours, le travail ethnographique dans le cadre d’un doctorat français ; elle se veut par là une sorte de "micro-histoire" du temps présent.

  • Thèse d'anthropologie sous la direction d'Alban Bensa, EHESS
    Date de soutenance : 28 mai 2010

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