Thèse de Martina AVANZA

Les 'purs et les durs de Padanie'

Ethnographie du militantisme indépendantiste à la Ligue du Nord (Italie), 1999-2002

Cette thèse étudie l’entreprise nationaliste padane montée de toutes pièces par la Ligue du Nord en 1995. Ce parti politique italien, auparavant fédéraliste, revendique l’indépendance, ou tout au moins une très forte autonomie, pour le Nord du pays, rebaptisé Padanie. La spécificité de cette revendication nationaliste tient au fait que personne, en dehors du parti, ne se revendique de la Padanie, terme qui n’a aucun pouvoir d’évocation d’une appartenance culturelle, ni même géographique ou institutionnelle. La revendication padaniste manquant cruellement de légitimité, ses partisans, en s’inspirant des entreprises nationalistes passées et présentes, tentent de codifier une "identité padane" au nom de laquelle pouvoir exiger un statut autonome pour le Nord de l’Italie. Ce volontarisme mettant à nu les mécanismes à l’œuvre dans les revendications identitaires, cet objet permet de mener une étude quasi-expérimentale des constructions nationales.

L’étude du nationalisme padan est intéressante également parce qu’il s’agit d’une "tradition inventée" qui n’a pas fonctionné alors que l’on étudie uniquement les constructions qui ont pris dans le social. Observer qu’il ne suffit pas d’annoncer la naissance d’une nouvelle nation pour la faire advenir, nous a alors permis de mener une réflexion sur les limites politiques, mais aussi scientifiques, du constructivisme.

La plupart des recherches qui parlent aujourd’hui de la «construction des identités» se limitent à une analyse des discours. Ayant choisi de mener une enquête ethnographique au sein des militants de la cause padane (qui se nomment eux-mêmes les "purs et durs de Padanie" pour souligner la force de leur conviction), mon but était précisément d’incarner mon approche de ce nationalisme et ce à trois niveaux.

D’abord, travailler sur un nationalisme contemporain donne accès aux producteurs des discours sur la nation, ce qui rend possible une sociologie des locuteurs. Sont ainsi retracées, en détail, les trajectoires des principaux acteurs du nationalisme padan.

Ensuite, cela permet aussi d’observer comment les discours sur la nation sont mis en actes dans des pratiques militantes. Il s’agit non seulement d’analyser l’effort de production d’un discours identitaire, mais aussi les tentatives du parti pour produire une adhésion collective à ce discours et engendrer ainsi un sentiment d’appartenance. Un vaste appareil partisan a été mis en place dans ce but : médias (journaux, radio, télévision), associations et "institutions" (le Parlement et Gouvernement Padans), qui ont constitué mes lieux privilégiés d’observation.

Enfin, ce travail tente de placer le regard non seulement du côté de la production, mais aussi de la réception. Il s’agit de comprendre comment les militants vivent la nation padane, pourtant inexistante. Cette imprégnation a été saisie d’un côté, à travers une description de leurs pratiques collectives : rituels qui sacralisent le territoire, concours de poésie, visites culturelles, sessions du virtuel Parlement Padan, mais aussi rondes nocturnes contre les immigrés. De l’autre, à travers l’analyse de l’inscription individuelle de cette appartenance : militants qui se mettent à apprendre le dialecte pour pouvoir parler "leur" langue, à lire des livres produits par le parti pour connaître "leur véritable histoire" ou à écouter de la musique celtique pour se réapproprier "leurs origines", mais aussi à voir les immigrés comme des "envahisseurs".

Associant des descriptions ethnographiques à une approche organisationnelle des partis et à une analyse de carrières militantes (23 trajectoires individuelles sont reconstituées dans le détail, d’autres esquissées plus rapidement), cette thèse saisit le militantisme padaniste "au ras des pratiques", mais ne craint pas de faire des détours par la sociologie électorale ou l’histoire politique italienne pour rendre compte des faits observés.

  • Thèse de doctorat en sciences sociales sous la direction d'Alban Bensa, EHESS
    Date de soutenance : 5 décembre 2007

 

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