Thèse de Hamid MOKADDEM

Anthropologie politique de la Nouvelle-Calédonie contemporaine. Constitution et médiation des espaces publics insulaires

La Nouvelle-Calédonie est le seul archipel mélanésien francophone du Pacifique sud. La complexité culturelle démographique résulte des migrations coloniales et post-coloniales des groupes provenant d’Europe, d’Asie, d’Afrique, d’Océanie et des Antilles lesquelles ont fini par constituer les actuelles communautés "calédoniennes" ou "non kanak". Le peuple kanak, présent depuis trois mille ans, revendique à partir de 1975 une souveraineté poussant les communautés non kanak à repositionner et à penser leur lien avec la République française (une partie de la population mélanésienne est contre la souveraineté politique de Kanaky tandis qu’une infime portion de non Kanak milite en faveur de la souveraineté kanak). Qui sont ces collectifs composant la Nouvelle-Calédonie ? Comment constituent-ils l’espace politique "national" ou "global" ? Les processus d’identification et d’appartenance des collectifs à la Nouvelle-Calédonie reproduisent les inégalités des répartitions historiques et géographiques. Les sujets s’inscrivent dans des distinctions d’espaces dont les organisations s’articulent autour des deux noms de "Kanaky" et de "Nouvelle-Calédonie". À l’intérieur de ces deux inscriptions politiques, il existe des logiques de cloisonnement et de segmentation encore plus compliquées. Lors de la séquence politique révolutionnaire (1984-1988) – que les médias ont dénommé "Les événements" – ces deux espaces-mondes étaient conflictuels. Les deux autres séquences politiques – que nous désignons par les noms des lieux où furent signés les accords entre le FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste), l’État et le RPCR (Rassemblement Pour la Calédonie dans la République française) – Matignon-Oudinot (1988-1998) et Nouméa (1998-2018), ouvrent les possibilités de médiations et d’entrecroisements déjà existant entre ces deux territorialisations. Les espaces publics insulaires (scolaires, médiatiques, politiques et littéraires) constituent les lieux où s’entrecroisent les trajectoires des collectifs.

Méthodes et contenus

Les conditions politiques de constitution de l’espace "national" de la Nouvelle-Calédonie sont déterminées par la question de la souveraineté qui divise les collectifs et contredit la devise de destin commun, préconisée depuis la signature de l’accord de Nouméa. Pour comprendre ces problématiques, nous avons changé les perspectives et méthodes de construction des objets ; nous avons focalisé notre approche sur les logiques des actions et les trajectoires des acteurs, ne pouvant limiter notre regard à un seul des espaces segmentés ou cloisonnés de la Nouvelle-Calédonie (tribu kanak ou village calédonien). Nous avons varié les enquêtes en privilégiant les études sur les lieux des entrecroisements des trajectoires. Les analyses cadrées sur les logiques des actions et sur les études détaillées des trajectoires d’acteurs ont pour objectif de mettre à jour : a/ les compositions des segments historiques des communautés ; b/ les conversions des segments politiques en peuple ou collectif. Les calculs des positionnements des acteurs politiques, les jeux d’inscriptions des écrivains dans l’espace littéraire, les placements ou les bifurcations des trajectoires scolaires vers les trajectoires politiques, forment des modalités d’action par lesquelles les sujets se rencontrent ou s’ignorent en constituant les espaces publics. Ces mêmes espaces publics (se) constituent (à travers) l’espace politique (en cours de constitution). Les calculs stratégiques inscrivent les acteurs dans une référence historique au lieu d’appartenance (mémoire collective, interconnaissance "microhistorique" des trajectoires) et dans une composition et recomposition du lien, véritable "construction du rapport politique" (militantisme, médiation nécessaire et effective entre les différents espaces cloisonnés et segmentés). Nos différentes enquêtes (entretiens, observations, analyses d’archives) nous aident à mieux comprendre l’espace littéraire, médiatique, politique et scolaire constituant les espaces publics insulaires, au point de vue anthropologique. La thèse propose d’élucider la complexité anthropologique et politique de la Nouvelle-Calédonie contemporaine et contribue à sa manière à l’anthropologie politique. L’étude précise de la singularité éclaire une part de l’universalité sans tomber dans les poncifs des anthropologies de la globalisation.

  • Thèse d'anthropologie sous la direction d’Alban Bensa, EHESS
    Date de soutenance : 22 janvier 2010

 

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