Thèse de Clothilde LEBAS

Le refus de la violence. Vies de femmes, entre l'Algérie et la France

S'appuyant sur une enquête ethnographique menée en France et en Algérie auprès de militantes féministes et de femmes ayant fui leur domicile en raison des coups, des insultes et des humiliations qu'elles y subissaient, cette thèse croise trois champs de la recherche anthropologique : le genre, la violence et la migration. Plus particulièrement, elle s'intéresse à la reconfiguration des vies qui ont été irrémédiablement transformées par le refus de la violence. Afin de se distancier des discours qui disjoignent la violence comme catégorie discursive et les violences en tant qu’expériences, cette étude propose une analyse en terme de contrainte sexuée. Cette réflexion est construite en trois temps.

Exposant les histoires de vie collectées, la première partie de ce travail interroge la fabrique de la contrainte. L'apprentissage des règles de l'ordre sexué dans l'Algérie post-coloniale, l'incorporation du danger qu'encourent celles qui ne s'y plient pas, et la mesure des déplacements dans la sphère publique opèrent l'élaboration de la contrainte comme formulation progressive de l'acceptable. De surcroît, la décennie 1990 est venue fragiliser le tissu familial en Algérie. Pour des femmes refusant la violence conjugale, la seule issue est donc la fuite.

La seconde partie se saisit alors des tentatives qu'elles ont déployées pour reprendre place dans une société. Elle montre que leur migration redouble la subalternité de ces femmes, en les poussant vers les sphères du soin pour subvenir à leurs besoins. De plus, les récents débats sur les violences à l'encontre des femmes en Algérie, tout comme les controverses sur les violences faites aux femmes étrangères en France, s'inscrivent dans une économie morale de l'apitoiement qui assigne les femmes à une position d'éternelles ''victimes''. En ce sens, la reconfiguration de leur existence est prise dans des logiques conservatrices.

Néanmoins, bien que leur fuite n'ait pas entraîné de transformations radicales dans l'ordre social, de micro déplacements se sont produits à une plus petite échelle. Pour survivre, elles ont dû modifier leurs rapports à l'espace et à elles-mêmes. Ce sont ces changements dans la perception et la qualification d'elles-mêmes comme sujets que la troisième partie s'est attachée à comprendre. Pour terminer, cette dernière partie propose des figurations des corps féminins non plus comme objets des désirs masculins d'appropriation mais comme sujets de désirs et de projections dans l'avenir.

D'une partie à l'autre, cette thèse livre ainsi, à partir des multiples bifurcations empruntées par des vies malmenées par l'autorité et la brutalité masculines, une exploration de la mémoire des corps qui portent en eux le résidu des technologies de genre.

  • Thèse d'anthropologie sous la direction de Didier Fassin, EHESS
  • Date de soutenance : 15 novembre 2013
  • Jury
    Sylvaine Camelin, Maître de conférences à l'Université Paris Ouest Nanterre
    Elsa Dorlin (rapporteure), Professeur en Science politique à l'Université Paris VIII
    Didier Fassin (directeur), Professeur à l'IAS, Princeton et directeur d'études à l'EHESS, Paris
    Miriam Pillar Grossi (rapporteure), Université fédérale de Santa Catarina, Florianopolis
    Marie-Elisabeth Handman, Maître de conférences à l'EHESS
    Fatiha Talahite, Chargée de recherche au CNRS
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