AUTOCHTOM - Legs colonial et outre-mer autochtones

Kanak de Nouvelle-Calédonie, Amérindiens de Guyane et Ma’ohi de Polynésie face à deux institutions de la République Française (justice, école)

AUTOCHTOM - Legs colonial et outre-mer autochtones

Kanak de Nouvelle-Calédonie, Amérindiens de Guyane et Ma’ohi de Polynésie face à deux institutions de la République Française (justice, école)

(englis version below)

  • Coordinateur : Benoît Trépied (CR CNRS)
  • Participants :
    Natacha Gagné (PR Université Laval de Québec)
    Stéphanie Guyon (MCF Université de Picardie)
    Edenz Maurice (doctorant Sciences-Po)
    Alexandra Oeser (MCF Université Paris X)
    Marie Salaün (PR Université de Nantes)
  • Financement : Agence Nationale de la Recherche ; Projet Jeunes chercheuses jeunes chercheurs SHS 1
  • Durée : du 1er février 2014 au 31 juillet 2017 (42 mois)

Présentation

Souvent réduite aux débats mémoriels sur l’esclavage, la question du « legs colonial » dans l’outre-mer français renvoie également à la situation des anciens indigènes colonisés devenus citoyens, restés sous souveraineté française à l’issue de la vague des indépendances des années 1960 et jusqu’à aujourd’hui. Sont concernés les Mahorais de Mayotte, les insulaires de Wallis-et-Futuna, les Kanak de Nouvelle-Calédonie, les Mā’ohi de Polynésie française et les Amérindiens de Guyane. Ces trois derniers groupes se revendiquent en outre de la catégorie politique et juridique de « peuples autochtones » telle qu’elle a émergé en droit international aux Nations-Unies depuis trente ans.

Vue de métropole, la marginalité des autochtones au sein d’un outre-mer lui-même intrinsèquement périphérique contraste avec le surgissement périodique d’épisodes violents : affrontements de 1984-1988 en Nouvelle-Calédonie, émeutes de Faa’a-Tahiti (1995), Cayenne (1996) et Nouméa (2009), mouvement guyanais contre la « pwofitasyon » (2008-09), etc. Au-delà de leur caractère conjoncturel, ces événements sont révélateurs de tensions sociales structurelles, dont attestent de nombreux indicateurs (vie chère, chômage, pauvreté, échec scolaire, taux d’incarcération, illettrisme, etc.).

Dans les discours scientifiques comme dans le sens commun, l’étiologie de cet état de fait mobilise l’héritage du passé colonial de façon paradoxale : soit il est présenté comme constituant le principal élément explicatif des difficultés contemporaines ; soit il est au contraire totalement oblitéré et considéré comme non pertinent, au nom des décennies qui nous séparent désormais du temps des colonies. Dans les deux cas, aucune analyse empirique ne vient étayer ces discours surplombants. On ignore ce qu’il est concrètement advenu des rapports sociaux établis pendant la colonisation, depuis l’accès au statut de département d’outre-mer (Guyane) ou de territoire d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie) en 1946. Comment appréhender les continuités et les ruptures entre la condition indigène de l’époque coloniale et la condition autochtone d’aujourd’hui ? Quelles seraient les modalités effectives de la transmission d’un « passif » colonial d’une génération à l’autre ?

Notre recherche a pour ambition de répondre à ces questions en produisant une analyse comparative du rapport à l’Etat (post)colonial des « autochtones de la République » à partir d’enquêtes ethnographiques et socio-historiques empiriquement fondées. Pour cela, nous proposons de resserrer notre champ d’investigation à deux institutions-clés – souvent invoquées mais rarement analysées – auxquelles Amérindiens, Kanak et Mā’ohi sont confrontés : l’école et la justice. De fait, ces deux administrations se révèlent à la fois fondamentales dans la définition historique de la condition indigène, et centrales dans les expériences contemporaines des autochtones.

A l’originalité d’une double démarche comparative (entre trois terrains et deux institutions) s’ajoute le caractère novateur d’un projet reposant sur l’étude minutieuse des « points de rencontre » entre institutions et individus, au croisement de l’ethnographie de terrain et du travail sur archives, selon deux approches complémentaires : à partir des représentations et des pratiques des administrations scolaire et judiciaire vis-à-vis de ces « publics autochtones » (« de haut en bas ») ; et à partir des expériences et stratégies des individus confrontés à ces dispositifs institutionnels (« de bas en haut »).

De l’ambition analytique de ce projet découlent un dispositif d’enquête innovant et une organisation résolument collective de la recherche et de la comparaison. Notre équipe réunit six chercheurs de 34 à 42 ans, d’horizons disciplinaires variés (anthropologie, sociologie, science politique, histoire), spécialistes du fait colonial et des questions scolaires et judiciaires, et disposant d’une solide expérience des terrains guyanais, calédonien et polynésien.

Calendrier des manifestations prévues

  • mai 2015 : organisation d’une session à la conférence annuelle de la Société canadienne d’anthropologie (CASCA)
  • juin 2015 : mission collective de l’équipe ANR en Guyane (conférences publiques, enseignements universitaires, ateliers avec professionnels, partenariats scientifiques)
  • novembre 2015 : organisation d’une session à la conférence annuelle de l’American Anthropological Association (AAA)
  • juin-juillet 2016 : mission collective de l’équipe ANR en Polynésie et Nouvelle-Calédonie (conférences publiques, enseignements universitaires, ateliers avec professionnels, partenariats scientifiques)
  • mars 2017 : colloque international de clôture de l’ANR à Paris

Objectifs techniques 

L’ambition de notre projet est de produire des connaissances scientifiques précises, à la lumière de situations mal connues de l’outre-mer français, celles des Amérindiens de Guyane, des Kanak de Nouvelle-Calédonie et des Ma’ohi de Polynésie française, afin d’examiner le fonctionnement concret du « legs colonial ». Il s’agit de mener une analyse comparative du rapport à l’Etat (post)colonial des « autochtones de la République » à partir d’enquêtes ethnographiques et socio-historiques centrées sur deux institutions-clés auxquelles ces trois groupes sont conjointement confrontés : l’école et la justice. Celles-ci constituent en effet des terrains propices pour dépasser une certaine vision chronologisée du moment colonial comme période clairement délimitée, dotée de ruptures évidentes et non-problématiques. Notre recherche contribue ainsi à redéfinir les termes de la question postcoloniale en France, en mettant de côté les questions identitaires et mémorielles si prégnantes dans les débats actuels au profit d’une interrogation socio-historique sur les transformations des rapports sociaux : qu’est-ce que le statut de DOM ou de TOM a changé et n’a pas changé après 1946 ? En quoi les dispositifs d’encadrement des populations indigènes et les hiérarchies qui les sous-tendent ont-ils évolué au fil du temps ? Dans quelle mesure les expériences ordinaires des individus ont-elles été affectées par ces changements institutionnels ?

L’originalité de la méthodologie déployée est de ne pas présupposer la puissance performatrice de l’Etat. Il s’agit plutôt d’allier l’étude des transformations des dispositifs publics mis en œuvre sur le terrain, à une approche « au ras du sol » centrée sur les points de vue des individus. En examinant comment Amérindiens, Kanak et Polynésiens ont vécu et appréhendé localement ces grandes réformes institutionnelles (comme des bouleversements ou des non-événements, contribuant à une amélioration ou une détérioration de leur situation, etc.), nous serons en mesure de proposer de nouvelles temporalités du fait colonial, grâce à l’identification de nouveaux moments de basculement et points de rupture. Le caractère novateur de cette approche – saisir les changements institutionnels « par le bas », à travers une focale locale, aux points de rencontre entre dispositifs administratifs et expériences des individus – nous conduit à produire une sociologie historique du legs colonial centrée sur les conditions effectives de sa transmission. Nous rendrons compte du cheminement concret de l’espace administratif colonial à l’espace contemporain, dans sa contingence et au plus près des transformations des expériences locales, ainsi que de la manière dont ces changements reconfigurent ou non les lignes de partage et les hiérarchies fondées sous l’ère coloniale.

Le dispositif d’enquête innovant organise des comparaisons croisées (entre trois territoires et deux institutions) selon deux entrées complémentaires : le point de vue de l’institution, d’une part, celui de ses usagers, d’autre part, dans une perspective simultanément ethnographique et socio-historique puisque reposant sur observations, entretiens et travail sur archives. Notre méthodologie est donc fondamentalement pluridisciplinaire, à l’image des membres d’une équipe qui compte deux anthropologues, deux sociologues de l’éducation, une politiste et un historien.

Les deux principaux verrous du projet renvoient d’une part à l’obtention des autorisations officielles nécessaires pour mener des recherches au sein des appareils scolaires et judiciaires, et d’autre part aux problèmes « d’accès au terrain » au sein de communautés autochtones parfois rétives aux enquêtes ethnographiques. Dans les deux cas, ces verrous seront surmontés grâce au caractère expérimenté de notre équipe, dont les membres travaillent depuis des années dans les trois collectivités et disposent de ce fait de nombreuses « entrées » privilégiées sur le terrain comme au sein des institutions locales.

Programme de travail

La recherche empirique est organisée en six enquêtes complémentaires individuelles (deux terrains, trois institutions), sur la base desquelles nous mènerons ensuite des analyses comparatives.

L’articulation entre anthropologie, sociologie, science politique et histoire est mise en œuvre dans le déploiement des recherches, par :

(1)  le croisement entre socio-histoire et ethnographie : notre recherche propose une historicisation précise des rapports entre l’Etat français – tel qu’il s’incarne à travers ses appareils judiciaire et scolaire – et les autochtones de l’outre-mer, à partir d’une ethnographie de « micro-situations » et un travail à partir des archives locales ;

(2) le croisement entre approches « par le haut » (science politique) et « par le bas » (anthropologie) : notre  méthodologie consiste à appréhender les continuités et ruptures postcoloniales à partir d’un examen des « points de rencontre » entre dispositifs publics et populations ciblées en croisant une analyse des transformations administratives à une étude des multiples appropriations de ces changements institutionnels par les agents sociaux dans leurs expériences ordinaires ;

(3) le comparatisme : l’ambition scientifique est double puisque nous souhaitons analyser conjointement (et non pas séparément) les dispositifs judiciaires et scolaires mis en œuvre dans chaque territoire d’une part,  et comparer les trois terrains pour envisager la possibilité d’une « condition autochtone » partagée à l’échelle de l’ensemble français, d’autre part.

Retombées scientifiques

Ce projet vise à produire des connaissances scientifiques sur le rapport à l’Etat (post)colonial de populations doublement marginalisées dans la République française, par la périphérie de leurs lieux de vie et par les inégalités socioéconomiques dont elles sont victimes. En phase en cela avec le sens commun et le discours des médias, les analyses scientifiques se sont aujourd’hui peu appuyées sur l’analyse empirique, ce à quoi ce projet entend remédier. Le surgissement épisodique dans l’actualité nationale et internationale de ces territoires, à la faveur des événements violents qui s’y produisent périodiquement, laisse dans l’ombre la réalité des expériences sociales de ceux qui y vivent aujourd’hui. L’entrée par les deux institutions que sont l’école et la justice - qui ont en commun d’avoir été historiquement centrales dans la définition de la condition indigène en contexte colonial et d’être aujourd’hui très importantes dans la vie quotidienne des populations – permet d’envisager de produire des données directement mobilisables pour la compréhension des enjeux sociaux contemporains d’un Outre-mer mal connu.

Les retombées de ce projet passent par la valorisation scientifique individuelle habituelle sous la forme de publications d’articles dans des revues scientifiques spécialisées (études coloniales, sciences de l’éducation, anthropologie du droit, études océanistes et américanistes) et généralistes (anthropologie, science politique, sociologie, histoire).

De manière si ce n’est inédite, du moins généralement moins développée dans ce type de recherche, l’accent sera mis sur une valorisation collective et comparatiste, croisant les disciplines dont sont issus les chercheurs, les trois terrains ultramarins, et les deux institutions concernées (école et justice). L’idée est ici de dépasser l’hyper-spécialisation individuelle qu’engendre le choix de terrains à maints égards exotiques. Plusieurs types de livrables collectifs sont envisagés : site web intra et extranet, organisation de sessions dans des conférences annuelles d’associations internationales, numéros spéciaux de revue, ouvrage collectif, organisation d’un colloque international final.

En marge de cette valorisation scientifique au sens restreint, l’un des aspects les plus innovants de notre programme concerne les opérations de valorisation et vulgarisation en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie et en Guyane. Renvoyant aux exigences éthiques du travail scientifique en contexte de décolonisation, elles tenteront de répondre à une forte demande sociale locale à laquelle nous sommes directement confrontés en tant que chercheurs. Lors des missions collectives de l’équipe, nous présenterons ainsi nos résultats comparatistes sur l’école et la justice dans chaque collectivité : conférences de vulgarisation « grand public », ateliers de restitution/discussion auprès des magistrats et des enseignants,  enseignements universitaires à Cayenne, Papeete et Nouméa,  séminaires collectifs avec les chercheurs et doctorants locaux, interventions médiatiques diverses (presse écrite, radio, télévision).

 


Colonial Legacies and Indigeneity in France’s Overseas Territories: Kanaks of New Caledonia, Amerindians of Guyana and Mao’hi of Polynesia in the Face of Two Institutions of the French Republic (Justice, School).

Abstract 

Often reduced to the debates on the memory of slavery, the question of the ‘colonial legacy’ in France’s Overseas territories also relates to the situation of the formerly colonized native people, now citizens, who have remained under French sovereignty following the wave of decolonization in the 1960s. The people concerned are the Mahorais of Mayotte, the Islanders of Wallis and Futuna, the Amerindians of Guyana, the Kanaks of New Caledonia and the Mā'ohi of French Polynesia. These last three groups also claim and assert the political and legal category of ‘indigenous peoples’ as it has emerged in international law over the last thirty years.

Seen from the metropolitan ‘centre’, the marginality of indigenous people within Overseas territories that are themselves intrinsically peripheral stands in contrast to the periodic eruption of violent episodes: conflicts from 1984 to 1988 in New Caledonia, riots in Faa’a-Tahiti (1995), Cayenne (1996) and Noumea (2009), the Guyanese movement against the ‘pwofitasyon’ (2008-09), and so on. Beyond their conjunctural character, these events reveal structural social tensions also attested by numerous indicators (high cost of living, unemployment, poverty, underperformance at school, rate of incarceration, illiteracy, etc.).

According to both academic research and common sense, the etiology of this situation involves the heritage of the colonial past in a paradoxical manner, being either presented as constituting the principal explanatory element of contemporary problems, or entirely obliterated and considered as irrelevant in light of the decades which separate us from the time of the colonies. In both cases, no empirical analysis is used to support these overarching discourses. Moreover, no attention is given to the evolution since the accession to the status of Overseas Department (Guyana) or Overseas Territory (New Caledonia, Polynesia) in 1946 of the social relations established during the colonial period. How can we understand the continuities and the ruptures between the native condition in the colonial era and the indigenous condition today? What are the concrete modalities of the transmission of a ‘passive’ colonial condition from one generation to another?

Our research aims to respond to these questions through a comparative analysis of the relationship of the ‘indigenous peoples of the Republic’ to the (post)colonial State, based on empirically grounded ethnographical and socio-historical case studies. Our field of investigation is restricted to two key institutions, often invoked but rarely analyzed, that Amerindians, Kanak and Mā'ohi confront: school and the justice system. These two administrations are at once fundamental to the historical definition of the native condition and central to the contemporary experiences of indigenous people.

In addition to the originality of this double comparative method (comparing three places and two institutions) is the innovative character of a project based on the fine-grained study of the ‘points of contact’ between institutions and individuals, at the crossroads of ethnographic fieldwork and archival research, following two approaches: the first based on the representations and practices of the educational and judicial administrations with respect to these ‘indigenous publics’ (from the top down); and the second based on the experiences and strategies of individuals confronted by these institutional apparatuses (from the bottom up).

Our analytical ambition gives rise to an comparative research package with a collective organizational structure. Our team brings together six researchers between 34 and 42 years of age from a variety of disciplinary horizons (Anthropology, Sociology, Political Science, History), who are not only specialists in (post)colonial studies as well as in the research of judicial and educational institutions, but who are also equipped with substantial fieldwork experience in Guyana, New Caledonia and French Polynesia.

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