Thèse d'Antonella DI TRANI

Le Ghetto de Venise, anthropologie contemporaine d’une ancienne enclave urbaine

 (English version below)

En 1516 le Sénat de la République de Venise institue un lieu de résidence forcée pour les Juifs de la cité lagunaire. Il persiste jusqu’en 1797 date à laquelle Napoléon abat les grilles du Ghetto. Le départ progressif d’une partie des Juifs vers la ville et l’arrivée de citadins chrétiens dans l’ancienne enclave ont progressivement recomposé sa population. En analysant les processus en œuvre en ce lieu, cette thèse se propose d’abord de réinterroger la notion de Ghetto à travers le cas singulier de Venise. En portant une attention particulière à la trajectoire sémantique de ce mot pris entre représentations et usages abusifs, la thèse entend démontrer comment les différents acteurs, Juifs vénitiens, habitants chrétiens, visiteurs et nouveaux arrivants hassidiques viennent tour à tour réactualiser ses significations par rapport à sa fonction originelle et son sens premier. En quoi est-il encore un ghetto alors qu’il a perdu sa spécificité coercitive ? Quel rapport la communauté juive vénitienne, dont seules trente personnes habitent encore dans le ghetto, entretient-t-elle à ce qu’ils appellent leur « lieu de référence historique » ? Après avoir été délaissé par les politiques urbaines, le Ghetto fait l’objet d’un regain d’intérêt de la part de la ville et surtout de la communauté juive locale. Face à sa dévitalisation et à l’implantation récente d’une nouvelle communauté juive hassidique en provenance des Etats-Unis, les Juifs vénitiens sont obligés de repenser leur rapport généalogique et présent au Ghetto, devenu lieu d’enjeux sociaux impliquant à la fois son histoire longue et sa matérialité.

Ces différents acteurs se réapproprient ainsi le ghetto par la construction d’un discours spécifique, des usages distinctifs de l’espace public et des anciennes limites historiques. Selon les perceptions qu’ils ont du lieu, ces différents acteurs confondent ces limites dans l’économie de la ville ou au contraire ils les réaffirment en sortant le ghetto de son état de latence. Il s’agit de rendre compte des différents modes de réactivation de son histoire au présent. Si les Juifs vénitiens font usage du passélocal et des ressources patrimoniales pour revaloriser ou revitaliser le Ghetto et réaffirmer leur appartenance àce lieu, les nouveaux arrivants entendent y légitimer leur présence. S’ils sont plus démunis que les premiers parce qu’ils ont une expérience sociale toute récente du lieu, leur communautéest plus structurée et active. Le Ghetto devient un espace de force oùchacune des deux communautés juives mobilise des stratégies pour construire leur visibilitéet représenter la judéitédans cet espace «emblématique». Son histoire longue est aussi réactivée par les habitants chrétiens soucieux de le préserver comme lieu de vie quotidienne face àaux possibles dérives missionnaires et touristiques d’un Ghetto en devenir.

In 1516, the Senate of the Republic of Venice instituted a forced relocation and consolidation of the Jews of the lagoon city. It persisted until 1797, when Napoleon brought down the gates of the Ghetto. The departure of some of the Jews to the city and the arrival of Christian city-dwellers to the old enclave progressively recomposed the population. By analyzing the processes at work in this location, this thesis first proposes a reexamination of the notion of Ghetto through the singular case of Venice. By bringing particular attention to the semantic trajectory of this word, caught between abusive usage and representation, this thesis aims at demonstrating how the different actors – Venetian Jews, Christian inhabitants, visitors and newly arrived Hassidic Jews – each update its signification with regards to the Ghetto’s original function and meaning. In what way is it still a ghetto since it has lost its coercive specificity? What relationship does the Venetian Jewish community, of which only thirty people still live in the ghetto, entertain with what they call their “historical reference location”? Previously neglected by urban policies, the Ghetto is now the subject of renewed interest from the city and above all from the local Jewish community. Confronted with its devitalization and the recent implantation of a new Hassidic Jewish community from the United States, the Venetian Jews are obliged to rethink their genealogical and current relationship with the Ghetto, which has become a place of social stakes implicating both its long history and its materiality.

These different actors thus reclaim the ghetto through the construction of a specific discourse, distinctive usages of the public space and old historical limits. Depending on the perceptions they have of the place, different actors integrate these limits into the city’s economy or, on the contrary, they reclaim them by taking the ghetto out of its state of latency. The aim is to report the different modes of this recent reactivation of its history. If the Venetian Jews use the local past and their patrimonial resources to enhance or revitalize the Ghetto and to reaffirm their belonging to it, the newly arrived also intend to legitimize their presence in the place. Even if the latter are more destitute than the former because of their very recent relocation to the Ghetto, their community is more structured and active. The Ghetto thus becomes a place of power where each Jewish community mobilizes strategies to construct its visibility and represent Jewishness in this “emblematic” location. Its long history is also reactivated by Christian inhabitants mindful to preserve it as a place of daily life confronted with the possible missionary and tourist excesses of a Ghetto-to-be.

  • Thèse d'anthropologie préparée sous la direction d’Alban Bensa, EHESS
  • Date de soutenance : 12 octobre 2015

Jury

  • Alban BENSA, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
  • Andrew BUCKSER, Professeur à la State University of New York at Plattsburgh (rapporteur)
  • Dorothée DUSSY, Directrice de recherche au CNRS, Centre N.Elias, Marseille
  • Anna IUSO, Professeure à l’Université La Sapienza, Rome (rapporteur)
  • Sabina LORIGA Directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
  • Anne RAULIN, Professeure à l’Université Paris 10, Nanterre-La Défense
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