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AAC > Étudier les déviances informationnelles. "Complots" et "vérités" à l’ère numérique – 10 septembre 2019

Revue RESET, Recherches en science sociales sur Internet, n° 10

Appel à contribution pour la revue RESET, n° 10

Étudier les déviances informationnelles. "Complots" et "vérités" à l’ère numérique

Numéro coordonné par Henri Boullier (IRIS, INSERM), Baptiste Kotras (LISIS, Université Paris-Est) et Ignacio Siles (CICOM, Université du Costa Rica).

Date limite d’envoi des propositions : mardi 10 septembre 2019

C'est devenu une évidence que d'affirmer que le web a démultiplié la circulation et l'écho reçu par les "théories du complot". Comme en attestent les nombreux discours alarmistes sur la propagation des "fake news", ou encore la panique morale déclenchée par la publication de l’étude IFOP, "Enquête sur le complotisme" , la question de la certification et de la diffusion de l’information en ligne semble se poser avec une acuité nouvelle . En réduisant le rôle des gatekeepers traditionnels de l’espace médiatique, et en facilitant l’accès à la publication pour le plus grand nombre (Cardon, 2010), la massification du web social a en effet rendu visibles un certain nombre de récits, positions ou idéologies qui jusqu’alors n’accédaient que peu ou pas à l’espace public. Simultanément, les logiques affinitaires qui président à la hiérarchisation algorithmique de l’information en ligne (Beer, 2017; Gillespie, 2014) ont pu contribuer à la formation de « bulles informationnelles », espaces idéologiquement homogènes et relativement hermétiques, tendant à conforter les croyances de l’individu plutôt qu’à l’exposer à des discours contradictoires.

Ce numéro entend cependant aller au-delà de ces constats aujourd’hui relativement consensuels, en proposant des perspectives à la fois théoriques et empiriques pour documenter et comprendre les tensions qui caractérisent actuellement la fabrique sociale de la vérité. Jusqu’ici, la littérature consacrée aux « théories du complot » témoigne en effet d’un déficit évident d’enquêtes empiriques, et s’inscrit le plus souvent dans une posture ouvertement normative (Bronner, 2011; Ho & Jin, 2011), souvent psychologisante et mécaniste, expliquant la diffusion de ces récits par l’« anonymat » permis par le web social (Tingley & Wagner, 2017) et les biais subjectifs de la croyance.

Dès lors, cet appel vise en premier lieu à dépasser certain nombre d’apories du débat actuel, au premier rang desquelles se trouvent les processus de désignation du « complotisme » . En effet, dénoncer la dangerosité des « chemtrails », les politiques de vaccination obligatoire, l’implication du gouvernement dans les attentats du 11 septembre, ou encore le lobbying industriel auprès des pouvoirs publics : toutes ces opérations critiques ont pu être désignées à un moment ou à un autre comme relevant du conspirationnisme. Il apparaît donc urgent de commencer par déconstruire les termes de « théorie du complot » et de « conspirationnisme », dont la variété des acteurs et des idéologies auxquels ils sont apposés montre le caractère très faiblement heuristique dans une démarche de sciences sociales.

En réalité, l’adjectif « conspirationniste » permet moins de décrire un contenu substantiel qu’il ne témoigne de processus contradictoires de disqualification, tour à tour mobilisés par des acteurs antagonistes engagés dans des controverses (Lemieux, 2007) : comme l’écrit Luc Boltanski (2012), « personne ne revendique être l’auteur d’une théorie du complot » (p.279) Afin de rompre avec la dimension normative – et de fait, péjorative – qu’implique nécessairement ce terme, nous proposons d’étudier au sens large des déviances informationnelles. De cette façon, nous souhaitons désigner un ensemble très hétérogène d’opérations critiques et d’adhésions aux intensités variables, qui appuient et relaient des contre-récits politiques ou scientifiques controversés.

Cet appel cherche ainsi à rejeter la tentation pour les sciences sociales de départager a priori « vérité » et « théorie du complot », et de prendre parti dans des processus sociaux de (dis)qualification, qu’il s’agit au contraire de décrire et d’analyser en tant que tels. Ce détour invite donc à enquêter avec un minimum d’a priori sur des objets éminemment conflictuels, avec une exigence de symétrie dans l’analyse des récits et de leurs critiques. Dans la continuité des travaux de Goody (1979), Latour (2007) ou Favret-Saada (1994), qui proposent de suspendre le dualisme simpliste entre pensée rationnelle et pensée magique, nous invitons les contributeurs à rendre compte de ces récits alternatifs, de leurs appuis matériels et cognitifs, des conditions sociales de leur énonciation et de leur circulation (Esquerre, 2012), de leurs contenus politiques (Fine et Rosnow, 1976) et de leur prétention à la vérité. Il semble nécessaire de défaire l’apparente nouveauté des « complotismes » en les réinscrivant dans l’histoire longue et conflictuelle de la confiance et des institutions qui la produisent (Shapin, 2007). Il s’agit ainsi de prendre en compte des postures d’enquête et de dévoilement, en restituant leur logique, voire leur épistémologie propres, leur cohérence interne, et leurs filiations intellectuelles.

Ce numéro accueille donc des enquêtes en sciences sociales qui documentent des récits ou des opérations critiques désignés par certains acteurs comme « complotistes ». Pour cela, les contributions pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants.

Pistes de recherche

Enquêter sur les espaces de sociabilité « conspirationniste »

Ce numéro vise tout d’abord à documenter la structuration des collectifs affinitaires du web qui mettent en circulation et discutent des thèses par ailleurs considérées comme conspirationnistes. Il s’agit tout d’abord de retracer – notamment sur un mode monographique – l’histoire de ces groupes et des récits qu’ils portent. On pourra également analyser les modes d’organisation et de débat en vigueur dans ces communautés : de quoi parle-t-on ? Selon quelles règles et quels dispositifs argumentatifs ? À l’aide de méthodes traditionnelles ou numériques, il pourrait aussi s’agir d’identifier les trajectoires de notoriété et les positions dominantes dans ces espaces (Cardon et al., 2014), ou encore les frontières de ces communautés et leurs éventuelles relations entre elles : les partisans de la « Terre plate » communiquent-ils avec les ufologues ? La critique des vaccins recoupe-t-elle celle des pesticides ? À quel point ces espaces sont-ils poreux ou hermétiques ? Il peut enfin s’agir de décrire, dans une perspective ethnographique, les modes de sociabilité et les types de liens qui unissent les membres de ces communautés : en s’inspirant notamment des nombreux travaux sur les communautés en ligne (Jouët, 1989), on pourra par exemple étudier les spécialistes de la « pyramidologie » ou des chemtrails comme autant de subcultures (Hoggart, 1971) au sein desquelles les acteurs s’investissent, produisent des théories, mobilisent des ressources qui ancrent ces récits et les collectifs qui les portent (Jenkins, 2013; Le Guern, 2009).

Enfin, comme pour l’ensemble du numéro, cet axe vise à susciter des articles qui associent enquête en ligne et hors ligne, afin de ne pas réduire les déviances informationnelles à leurs manifestations sur le web. Ce numéro accueille particulièrement les contributions permettant de caractériser les personnes dites complotistes, sur le plan social, démographique, biographique. Est-on « conspi » à tous les âges de la vie, dans tous les milieux sociaux ? À quoi croit-on, avec qui, et quand ? À ce titre, il est utile de considérer la diversité des degrés d’adhésion aux contre-récits étudiés, et les réappropriations (y compris distanciées ou ironiques) dont ils font l’objet. Enfin, il apparaît nécessaire de réinscrire les déviances informationnelles dans une pluralité d’engagements (Lahire, 2008) : quels liens et quelles séparations sont construits entre l’activité déviante d’autres facettes de l’existence, qu’elles soient familiales, professionnelles, amicales, politiques, etc. ? Les déviances informationnelles sont-elles mobilisées comme ressources identitaires, individuelles ou collectives, ou au contraire tues ? Dans quels contextes de socialisation sont-elles plus ou moins admises et revendiquées ? Ce type de contributions permettrait ainsi d’aller au-delà de la figure cliché du « complotiste » (mâle, blanc, de classe populaire, isolé voire instable sur le plan psychologique).

Complots, controverses et accusations

Le champ lexical du « complotisme » relève comme on l’a dit de catégories accusatoires et non simplement descriptives, au moyen desquelles des groupes d’acteurs tentent de se disqualifier mutuellement. Les situations de controverse sont dès lors des moments particulièrement adéquats pour analyser les conditions d'attribution et de circulation de l'étiquette « complotiste ». Dans la lignée des méthodes classiques de l’étude de controverses (Lemieux, 2007), il s’agit ici d’étudier le déploiement de disputes qui impliquent des accusations de « complotisme ». On pourra tout d’abord se demander à quelles conditions des groupes d’acteurs porteurs d’un contre-récit sont désignés comme complotistes, et par qui ? Quelles sont les ressources et les stratégies mobilisées par les acteurs quand ils travaillent à attribuer ce label, ou à s’en défaire ? Il pourra aussi s’agir d’étudier dans quelle mesure ces ressources et ces méthodes diffèrent en fonction du « type » de controverse dont il s’agit : le processus accusatoire est-il le même selon qu’on parle des attentats de Charlie Hebdo ou de la capacité de Monsanto à maintenir le RoundUp sur le marché ?

Ce numéro s’intéresse ainsi d’une part aux acteurs investis dans le « fact-checking », le « décryptage » ou le « débunkage » d’énoncés jugés conspirationnistes (les Décodeurs, CheckNews, PolitiFact, etc.), à la façon dont ils hiérarchisent la priorité des sujets à traiter et aux outils, méthodes, appuis qu’ils mobilisent. La lutte contre les « fausses informations » peut également être saisie par l’intermédiaire des dispositifs de régulation mis en place par certaines plateformes (modération, signalements, etc.). Les contributeurs pourront d’autre part s’intéresser au travail critique réalisé par les groupes d’acteurs qualifiés de complotistes. De fait, ces contre-récits constituent bien souvent des tentatives de subvertir l’agenda médiatique pour y faire exister des problèmes, des manières de voir qui n’y sont pas représentées (Gusfield, 1981; Neveu, 2015). On peut ainsi analyser, par exemple, le discours sur l’électro-sensibilité et la critique des lignes à haute tension, comme une mobilisation pour faire reconnaître une pathologie absente des nomenclatures officielles. De même, la galaxie des anti-vaccins se définit entre autres par un travail de mise en accusation des politiques de santé. Quelles stratégies médiatiques ces groupes d’acteurs rivaux mettent-ils en œuvre ? Quel rapport, plus ou moins critique, entretiennent-ils avec les médias traditionnels ? Comment se saisissent-ils des médias sociaux ? Adaptent-ils, et de quelle façon, leurs discours en fonction des supports médiatiques sur lesquels ils interviennent ? On pourra en définitive se demander ce qu’internet fait à la manière dont ces disputes se déroulent, et aux méthodes employées pour faire exister ou pour disqualifier des « problèmes publics alternatifs » ?

Formes des savoirs profanes et contre-récits

L’objectif de ce numéro est de prendre au sérieux les récits dits complotistes et leurs épistémologies propres. Nous accueillons donc tout particulièrement des contributions qui décrivent empiriquement le travail de production des théories, leurs appuis matériels, les formes de savoir mobilisées et leurs dispositifs argumentatifs. Pour cela, une manière privilégier d’enquêter peut consister à s’intéresser à la fabrique du consensus dans les espaces où sont discutées ces théories. Quelles formes argumentatives sont jugées recevables ou non ? Comment sont accueillies ou rejetées les différentes versions du complot ? Comment le dissensus est-il géré collectivement ? Plus généralement, quelles procédures maintiennent la « version officielle du complot », au détriment d’autres, et confèrent ainsi à ces récits une solidité propre ? On pourra pour cela mobiliser des études de contenu, qu’il s’agisse de vidéos YouTube, de billets de blogs, de pages Facebook, de forums ou encore de fils de commentaires afin de saisir en actes la production collective de ces contre-récits. Cet axe invite plus généralement à appliquer aux « théories du complot » les mêmes questionnements que pour l’analyse de l’objectivité dans le domaine du journalisme (Schudson, 2001) ou dans le champ scientifique (Daston & Galison, 2010). On pourra ainsi s’interroger sur les outils et les instruments mobilisés pour appuyer les contre-récits : images, cartes, diagrammes, statistiques, etc.

Cette hybridation entre la grammaire de l’objectivité et des théories jugées hérétiques ou complotistes est actuellement très discutée dans le champ scientifique. Ainsi, des auteurs « climato-sceptiques » réalisent des contre-évaluations d’articles scientifiques et des données qui montrent l’augmentation de la température globale ; les cigarettiers publient des études qui ont longtemps affaibli le consensus sur la nocivité de leurs produits (Oreskes & Conway, 2010; Proctor, 2014) ; les promoteurs de l’Intelligent Design délaissent les arguments religieux relevant du créationnisme, auxquels ils préfèrent un vocabulaire et des codes inspirés de la grammaire classique de l’objectivité. Ces acteurs s’engagent ainsi dans la construction de formes alternatives d’expertise, parfois très élaborées (outils d’analyse de données, de codage et de statistique), tout en multipliant les canaux de diffusion de leurs contre-récits (revues, blogs, médias sociaux). La revue invite donc les contributeurs à se pencher sur cette matière, qui fait la robustesse de ces récits marginalisés.

Appuis sociotechniques des « complotismes »

Une dernière manière d’enquêter sur les récits dits complotistes peut consister à interroger les conditions sociotechniques de leur émergence et de leur circulation, qui dessinent un régime médiatique « d’hyper réalité » caractérisé par une « perte de certitude dans l’aptitude des personnes à distinguer clairement et hiérarchiquement la réalité de ses représentations médiatisées » (Williams et Delli Carpini, 2011 : 245). Autrement dit : comment le brouillage de la certification sociale de la vérité interagit-il avec les structures sociales et techniques qui caractérisent les divers espaces du web social ? Quelles prises sociotechniques offrent des conditions propices – ou non – à la diffusion des récits dits complotistes dans ces espaces ? Cet axe cherche donc à évaluer la façon dont des objets techniques tels que des algorithmes, des logiciels, des dispositifs de communication ou des codes informatiques, permettent la formation et la mise en circulation de ce type de contenu informationnel.

De ce point de vue, les articles pourront revisiter la relation entre communauté et technologie, classique dans l’étude des cultures numériques (Proulx & Latzko-Toth, 2000). Pourquoi des espaces comme Reddit sont devenus des endroits propices à la prolifération de récits déviants ? Qu’est-ce qui fait de Facebook un support potentiel de l’accélération de la diffusion des récits complotistes, des controverses ou des mises en accusation ? Quels algorithmes tendent à favoriser la visibilité de certaines théories au détriment d’autres (Vosoughi et al., 2018) ? Quel rôle jouent ces plateformes dans la production de ces contenus, dans leur circulation et dans la solidification de « faits » présentés comme robustes et évidents (Wyatt et al., 2016) ? Sur le plan méthodologique, l’ethnographie en ligne et l’analyse de discours peuvent ici aussi constituer des entrées privilégiées. Les méthodes digitales associées à la science des données et l’études des big data (analyse de réseaux, analyse sémantiques, etc.) seraient aussi idéales pour identifier des pratiques et des patterns de circulation d’information, autrement peu visibles. Les contributeur.trice.s pourront ainsi proposer des études de cas centrées sur une plateforme ou au contraire sur une théorie, en suivant ses manifestations au sein d’espaces variés du web. Une perspective comparatiste est également la bienvenue, afin de documenter les fortunes et infortunes diverses de plusieurs récits et des communautés qui les soutiennent. Qu'est-ce qui rend les controverses en ligne uniques ou particulières ? Comment les médias réagissent-ils à ces histoires ou participent à leur diffusion ? Il s’agit ainsi de comprendre comment ces récits déviants évoluent dans le cadre d’une écologie étendue de médias et de plateformes.

Note aux contributrices et contributeurs

Les résumés des articles (3 000 signes maximum) sont attendus pour le 10 septembre 2019. Ils sont à envoyer aux quatre adresses suivantes :

Ces courtes propositions sont anonymisées puis font l'objet d'une première sélection par le comité de rédaction et par les coordinateurs du numéro afin d'assurer la pertinence scientifique et thématique des articles à venir. Les auteurs des résumés retenus sont ensuite invités à soumettre un article complet.

Calendrier

  • Date limite pour les propositions d’articles (résumé de 3 000 signes maximum, espaces compris et bibliographie exclue) : 10 septembre
  • Réponse aux auteurs : fin septembre.
  • Date limite de remise des articles (40 000 à 60 000 signes, espaces compris et bibliographie exclue) : 30 novembre.

Revue RESET : https://journals.openedition.org/reset/
Appel à contributions : https://journals.openedition.org/reset/1473#tocto1n1

A consulter :

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