Sur l'agenda | Soutenances de thèse

Yasmine Bouagga : Humaniser la peine? Ethnographie du traitement pénal en maison d'arrêt

Lundi 21 octobre 2013 à 9h, EHESS, 190 av de France 75013 Paris (salle du conseil A)

Thèse pour l'obtention du doctorat de sociologie présentée par Yasmine Bouagga sous la direction de Didier Fassin

 

Résumé

Établissement destiné à assurer la garde d’individus contre leur gré, en application de décisions de justice, la prison est un lieu clos, régi par des règles sécuritaires strictes qui priment sur les libertés ordinairement garanties aux personnes. C’est en cela une institution paradoxale dans l’ordre démocratique libéral, exposée à de fortes critiques (son caractère immoral, la violence et l’indignité des conditions de détention). La « question carcérale », construite en référence aux principes de l’État de droit et de la dignité humaine depuis les années 2000, pose problème à l’administration pénitentiaire, enjointe d’humaniser la peine alors même que des politiques pénales répressives lui assignent la responsabilité d’un nombre croissant de personnes. La thèse étudie ces contradictions dans le fonctionnement quotidien de la prison, en mettant en lumière le lien entre les enjeux locaux de la prise en charge des personnes détenus, les enjeux institutionnels des relations entre prison et justice, et les enjeux moraux plus larges relatifs au traitement pénal en démocratie.

La recherche s’appuie pour cela sur une enquête de terrain de deux ans, dont sept mois dans deux maisons d’arrêt de région parisienne. Alliant observations et entretiens avec les détenus et les diverses personnes avec lesquelles ils sont en contact (agents pénitentiaires, notamment les conseillers d’insertion et de probation ; juges d’application des peines ; intervenants extérieurs), cette recherche montre la place croissante des procédures juridiques et des professionnels du droit au sein de la prison.

Cette thèse entreprend d’étudier de concert les différentes facettes de l’entrée du droit en prison. À la fois ensemble de régulations inscrites dans l’ordre juridique (code de procédure pénale, règlement etc.), et référent moral (les droits de l’homme), le droit est mobilisé tant comme instrument de coercition que comme contre-pouvoir, comme moyen de contrôler les détenus et comme moyen de moraliser l’institution qui les enferme. Mais loin d’être « neutre », le droit « en actes » est une pratique socialement située dans des contextes où la pertinence de la règle s’apprécie en fonction de propriétés sociales auxquelles se mêlent des affects. Dès lors, la spécificité des interactions mettant en présence ceux qui jugent et ceux qui sont jugés (des détenus hommes, souvent jeunes, issus de milieux populaires, et des « minorités visibles ») est une donnée fondamentale de l’analyse de ce droit « en actes » et des sentiments moraux qu’il traduit : qu’est-ce que « bien traiter » ? Qu’est-ce qu’un détenu « méritant » ? Qui n’a « rien à faire » en prison ou au contraire qui n’est « pas réinsérable » ? Ces jugements, formulés au quotidien au sein de la prison, reproduisent, mais parfois aussi déplacent les lignes de division entre l’intérieur et l’extérieur. Ils participent aussi à forger, du côté des détenus, un rapport subjectif à l’institution souvent en porte-à-faux avec les ambitions de resocialisation par le droit affichées dans les politiques publiques. Cette étude éclaire plus largement les processus à l’œuvre dans les institutions étatiques, envisagées non pas comme des appareils d’État monolithiques, mais, au contraire, comme traversées de logiques hétérogènes, et, parfois, contradictoires.

 

Jury

  • Gilles Chantraine, chargé de recherche au CNRS.
  • Manuela Ivone Cunha, professeure à l’Université du Minho, rapporteuse.
  • Vincent Dubois, professeur à l’Université de Strasbourg, rapporteur.
  • Didier Fassin, professeur à l’Institut d’Etude Avancée de Princeton et directeur d’études à l’EHESS, directeur de thèse.
  • Liora Israël, maîtresse de conférences à l’EHESS.

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